27.11.16

L'interview Gazprom de Thierry Marignac (!).

http://www.gazprom.ru/press/journal/archive/2016/

Au lien ci-dessus, pour les lecteurs russophones, la preuve de ma collusion avec les grosses corporations capitalistes internationales, et légèrement infiltrées, avec une interview de votre serviteur, page 52, du numéro d'octobre. N'ayant jamais caché à quel point j'accueille avec plaisir toutes les propositions de corruption, malheureusement très rares (ce qui est un peu blessant, quoi, me corrompre n'intéresse personne ? Je suis un zéro, dites-le tout de suite ?…) je n'ai pas grand-chose à ajouter, sinon que ma facture de gaz n'a pas diminué, mes relations, hélas, avec le géant de l'énergie restent platoniques. Il a même fallu que je retraduise l'interview dans l'autre sens moi-même.


photo© Annie Assouline
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
La nouvelle était tombée un soir sinistre de la fin octobre sur les crépitants télex des agences du monde entier, on s’émouvait à Washington, comment l’omniprésente NSA avait-elle pu laisser passer le scoop sous l’œil vigilant de ses antennes planétaires, encore un coup de Snowden, le bureau politique du PCF hésitait, fallait-il soutenir ou condamner, est-ce que quelqu’un avait encore le numéro de la Loubianka[1], le PS pesait les mots de sa motion de censure, faudrait pas qu’on nous coupe le gaz, les Républicains cherchaient frénétiquement des éléments de langage partout dans leurs locaux, en se demandant combien j’avais touché, putain on perd de l'oseille, au FN on attendait la réaction de Donald Trump, les Verts appelaient au boycott: 
Thierry Marignac était interviewé dans le magazine corporatif de la firme Gazprom, par Vladislav Korneytchouk du service culture !…
Au bout de quelques heures attaché au radiateur, on finit par trouver le temps long, avec pour seule compagnie les joyeux drilles de la Direction du Renseignement Militaire. Je finis par cracher le morceau en échange d’un double Blair Athol, le single malt du colonel G… et d’un mini cigarillo silver de chez Davidoff, une maison russe blanche : c’est Vladimir Kozlov, lui-même interviewé dans ce magazine à la fin août, qui m’avait plongé dans cette mouise. J’ai des excuses de m’être mis à table : Quand Kozlov a écrit Guerre récemment paru dans la Collection Zapoï de la Manufacture des Livres, fondé sur l’affaire des « Partisans du Pacifique » (un groupe d’activistes de Sibérie passé à la lutte armée en 2010, et démantelé la même année), mon dossier à la Loubianka avait gonflé de cinq pages. Oui parce que Limonov, il n’en fera jamais d’autres, avait annoncé sur son blog l’année précédente que j’écrirais un roman sur cette histoire, mettant fin à mes rêves de traduction grassement payée avec des hommes d’affaires moscovites qui n’ont plus jamais répondu à mes coups de fil. Qui pouvait croire, dans la paranoïa ambiante, sachant que Kozlov et Limonov ne se connaissent pas, que je n’y étais pour rien, que c’était, je vous jure monsieur le Procureur, une pure coïncidence ?… Ah, quand les amis s’en mêlent…
Il faut, disait feu Karl Marx « rendre la honte plus honteuse encore en la livrant à la publicité ». Je vous livrerai donc de larges extraits de l’ITW Gazprom, on me pardonnera mes fautes de frappes, dues à mon bracelet électronique :


La fête qui n’existe plus
Q : Monsieur Marignac, vous avez dit dans une interview (au site russe Métropole) « …je ne vis plus en France où pratiquement tout me dégoûte », où vivez-vous donc à présent ?
R : À cette heureuse époque je vivais en Belgique. Quel soulagement de vivre à l’étranger d’où les échos du pays natal ne vous parviennent que de loin. L’américanisation assez récente de la France me l’a rendue très pénible. Je connais assez bien l’Amérique où j’ai passé pas mal de temps, j’ai traduit des dizaines de romans américains, et j’ai des relations là-bas, jusqu’à aujourd’hui… Mais pour un type de ma génération, grandi sous De Gaulle, c’est navrant de voir que des modes new-yorkaises vieilles de quelques décennies font fureur ici. Paris mon premier amour, je ne te reconnais plus, tu es une étrangère. Je vis maintenant en France, mais pas pour longtemps.
Q : En Russie, il est difficile de se représenter ce que signifie l’américanisation de Paris, et ce qui a changé en France depuis De Gaulle.
R : La mondialisation est à un certain degré une américanisation de la planète — processus à l’œuvre sur toute la terre. Entre le Paris de mon enfance et celui d’aujourd’hui, la différence est frappante, comme entre le Moscou soviet et celui d'aujourd'hui. À l’époque les Parisiens n’étaient pas tous managers, avocats ou agents immobiliers, et la ville avait son atmosphère spécifique… La ville qu’avait aimé Hemingway vivait encore. Mais comme il arrive fréquemment, on a viré la population d'origine, importé des provinciaux pleins aux as, et on a eu le Manhattan universel !… Ce qui est le cas de la plupart des capitales du monde, de nos jours. La ville à vendre a remplacé la ville à vivre. Une publicité sur deux est écrite en globbish, et un gusse sur deux glose sur la situation à Wall Street.
Q : On voit bien, en lisant Last exit to Brooklyn et Requiem for a Dream du Hubert Selby Jr. qu’aux Etats-Unis tout n’est pas rose. Et pourtant les Russes des années 1980 voulait devenir américains ! Selon moi, c’est qu’ils étaient fatigués de la propagande collectiviste et que l’individualisme transmis d’Outre-Atlantique les séduisait, chacun pour soi, et on fait ce qu’on veut. Sans compter l’emballage glamour, bien entendu…
R : J’ai publié Selby il y a vingt-cinq ans dans l’anthologie de nouvelles  Jungles d’Amérique, dont j’étais l’éditeur. Il regardait droit dans les profondeurs du cauchemar américain. Merci Mister Selby, vous nous avez donné un tableau saisissant ! On peut comparer Last Exit… avec la pièce de Gorki Les Bas-Fonds et avec le roman de Dostoïevski Crime et Châtiment. Seul le style de l’exposé diffère. Selby avait un talent rare : son style était sans fioritures, mais on le sent passer comme un crochet du gauche.
(…)
Q : Il se peut que je fasse erreur mais il me semble qu’en France on sait que peu de choses sur la Russie. J’ai séjourné dans votre pays et d’autres de l’UE assez souvent. J’ai parlé avec toutes sortes de gens. Et j’ai souvent eu l’impression que malgré notre voisinage géographique (nous somme plus proches de l’UE que l’Australie ou le Chili), l’intérêt pour la Russie est minime, beaucoup moins grand, en tout cas que pour l'Australie. Ne serait-ce pas parce que en Europe, même chez les gens qui ont lu Tolstoï et écouté Tchaïkovski domine une idée préconçue sur la Russie ? Quelque chose du genre : il ne peut rien y avoir de bien en Russie,  c’est un peuple mauvais, sauvage…
R : Le monde anglo-saxon a gagné, en se servant de tas de moyens, y compris la langue, et a obligé tout le monde à adopter ses règles et sa morale. Sans parler d'Hollywood, la plus formidable machine de propagande de toute l'Histoire. L’empire américain — c’est la victoire finale de l’empire britannique, sa domination définitive sur un continent insoumis, l'Europe, qu'il n'avait jamais réussi à conquérir. L’une des directions principales de la propagande américaine est la russophobie. La langue est complexe, sa culture est peu accessible, on peut donc facilement fabriquer des mythes bon marché sur l’instinct prédateur russe. Les Français savent peu de choses sur la Russie — les Français sont sous le robinet anglo-saxon du matin au soir.
(…)
Mais il y a de l’espoir. La Russie s’est rapprochée de nous. Enfin quelque chose de positif à dire sur la mondialisation !…
Q : Que pensez-vous de la Beat Generation de leurs œuvres, et en particulier de Kérouac ?
Publicité pour la méthamphétamine, peu avant le IIIe Reich.

R : On a beaucoup surestimé l’importance des Beat. L’époque voulait ça. Il n’y avait qu’un seul génie chez eux : William Burroughs.  Son Festin Nu est passé dans la littérature mondiale, comme une vision prophétique du cauchemar contemporain.
Je n’ai jamais aimé Kérouac. Il était bidon. Son style a beaucoup vieilli et ses maniérismes sont des trucs de mauvais prestidigitateur. Il vaut mieux lire Le Livre de Caïn d’Alexander Trocchi[2]. Voilà un véritable vagabond, à l’écriture brillante, un véritable poète maudit mort dans la misère.
Q : Selon ce que vous dites, Le Festin Nu  est un avant-goût du cauchemar contemporain. Se peut-il que les années 1950 aient été moins horribles que les années 2010 ?
R : Le début de la course aux armements entre l’URSS et les Etats-Unis, était une forme de cauchemar. Internet, une création de l’armée américaine, prolonge ce cauchemar. Concevoir le monde après les camps nazis et la bombe atomique a fait payer un lourd tribut aux écrivains. Un tel sentiment peut pousser un véritable artiste jusqu’au bord de l’abîme. Comportement asocial, habitudes destructrices, maladie mentale… D’après ce que je sais, Selby est mort dans la misère, Philip K. Dick flirtait avec la folie, et cette liste peut être rallongée.
Q : Qu’est-ce qui distingue d’après vous les véritables artistes des autres ?
R : Les premiers ne s’intéressent qu’à l’art, pas au succès commercial, qui dépend de beaucoup de choses, et fréquemment des relations qu’on entretient dans le milieu. Personnellement, je n’ai jamais pensé qu’aux livres par eux-mêmes. Seul leur contenu m’intéressait. Voilà mon défaut principal et aveuglant ! Ma naïveté ! Je suis sans doute cinglé. Mais je travaille comme traducteur dans une firme d’import-export, alors je m’en fous.
Q : Dans l’arsenal légal de la Russie et dans celui d’autres pays, on limite l’accès à certains livres par âge : interdit au moins de 16, 18 ans. Il existe aussi des textes tout simplement interdits. Vous avez parlé du Livre de Caïn, mais sa publication en Russie a rencontré certaines difficultés. Quoique cette littérature ne bénéficie que de tirages misérables. Qu’en pensez-vous, doit-on limiter l’accès à certains livres ou même les interdire ?
R : En Union Soviétique on a interdit toute une série de textes, ce qui n’a fait qu’augmenter leur popularité. La Contreculture est devenue l’arme principale des ennemis de l’URSS, bien plus efficace que l’armée américaine. Il est curieux qu’un État contemporain se serve d’un moyen aussi primitif que la censure, alors qu’à l’ère d’Internet tout est accessible.
En Occident aussi on se sert de la censure, mais en sens inverse : toute violation de l’idéologie politcorrecte est menacée de répression. Du coup, plus personne ne croit à la propagande des mass-media et de l’État. On peut donc en déduire que nous sommes dans une forme de totalitarisme moderne et que les gens, comme toujours, cherchent des sources alternatives de culture et d’information. Les tirages et les ventes d'auteurs tels que Trocchi seront toujours misérables. Comme me disait un ami éditeur dans une grande maison d'édition: "Thierry, tu es un auteur culte, ça veut dire prestigieux qui vend que dalle".
Black Dragons, gang de bikers noirs de San Francisco des années 1960 .

(…)
J’ai vécu assez tôt dans la rue au cours de mon adolescence, et ce que j’y ai vu était beaucoup plus effrayant que ce qu’on lit dans les livres.
Q : Racontez-nous pourquoi vous traduisez et faites publier tel ou tel auteur. D’après vos interviews, par exemple, vous avez traduit Racailles de Vladimir Kozlor parce que la couverture vous avait accroché. C’est vraiment si simple ?
R : Je dois m’excuser auprès des lecteurs, je suppose que je vais les décevoir, mais mon choix d’auteurs — américains ou russes — a dépendu assez souvent de mes intuitions. Couverture ou autre chose… Fidèle aux surréalistes, qui comptent bien plus pour moi que les Beat, je crois au hasard objectif.
(…).
Q : Que pensez-vous de la littérature russe contemporaine ? Y-a-t-il d’après vous de vrais artistes en Russie ?
R : Je ne suis pas expert, je déteste les experts. Comme ce qu’on aime faire devient ennuyeux dès qu’on est expert ! La littérature russe contemporaine est un sujet immense. Que je connais mal. Par nature, je n’aime pas les post-modernistes. Limonov ne compte pas, il est d’une autre génération. Je pense que Vladimir Kozlov et Zakhar Prilepine  sont de véritables artistes. Mais, une nouvelle fois, qui suis-je pour juger d’un espace aussi démesuré que la littérature russe contemporaine ? J’aime traduire les poètes,Sergueï Tchoudakov, Sergueï Essenine, Boris Ryjii, Natalia Medvedeva, Édouard Limonov, Lioubov Molodenkova, mais en tant qu’amateur, ami fortuit de leur œuvre.
Q : Quoi qu’il en soit, un recueil de vos traductions de Tchoudakov, Medvedeva et Essenine est paru en France il y a trois ans (Des Chansons pour les sirènes). Que pensez-vous de la littérature française contemporaine ? Des auteurs qui sont populaires, ici, Houellebecque et Begdeiber ?
R : La littérature française ? Qu’est-ce que c’est ? Vous l’avez vue où ? Vous pensez qu’elle est vivante ? Première nouvelle ! La plupart du temps, il s’agit d’un narcissisme débile. J’ai du respect pour mes amis, ils ne sont pas mes amis par hasard : Jérôme Leroy, Pierric Guittaut, Christopher Gérard, Gérard Guégan. Je doute que vous en ayez entendu parler. Ils ne sont pas traduits en russe, malheureusement.
En ce qui concerne les deux auteurs (créatures publicitaires de bas étage, d'une espèce cousine du coléoptère) que vous avez cité, je méprise l'étalage de leur complaisance. Les deux sont nés dans le milieu qui leur donnerait l’accès à l’édition et aux ventes, leur succès est extrêmement suspect. Ils incarnent la faiblesse de l’Occident. C’est une bonne recette pour vendre, du racolage. L’identification du lecteur : c’est un crétin faiblard, comme moi !
Q : Pourquoi vous êtes-vous intéressé au poète de l’Oural Boris Ryjii que vous avez traduit ? Ses vers ? Son destin ? Y-a-t-il une édition française de ses vers ?
R : Encore une coïncidence. Mon amie écrivain, traductrice, et poétesse Kira Sapguir (veuve du grand poète Henri Sapguir) m’a fait connaître son œuvre. J’écoute toujours ce qu’elle dit. Lorsque j’ai lu les vers de Boris Ryjii sa poésie m'a frappé par leur puissance d’évocation. Ensuite, on m’a invité à Ekaterinbourg. J’ai parlé avec la sœur de Ryjii et d’autres. Comme toujours, l’hospitalité de votre peuple m’a touché profondément. Je m’efforce de faire publier en France les poèmes de Ryjii.
(…)
Q : Le trompettiste Chet Baker a répondu, soucieux, à la question : « Est-il difficile de jouer de la musique ? », « C’est un labeur épuisant ». Il me semble qu’écrire de la prose, c’est très difficile, un gros labeur. Ou bien quelqu’un de talentueux peut-il facilement créer une œuvre convaincante ?
R : En tant que véritable toxicomane, Chet Baker a toujours voulu passer pour un martyr dans tous les domaines, pour qu’on lui donne de l’argent et qu’on l’héberge, pour qu’on le prenne en pitié, susciter la compassion. Il s’était taillé une solide réputation en la matière. Je ne considère pas qu’écrire soit à proprement parler un labeur. Un effort, certes, mais pas un travail. Tout d’abord, on peut considérer qu’on a de la chance si la vie vous a permis de vous consacrer à quelque chose d’aussi grandiose. Beaucoup de gens passent leur vie à remplir des pots de yoghourt. Je considère que se plaindre d’une telle situation est indécent. Ensuite, j’éprouve un tel plaisir, en me livrant à cette occupation que je ne peux pas dire : c’est un labeur. Par ailleurs, fabriquer un style convaincant et personnel est une affaire compliquée. Ce que, sans fausse modestie, je suis certain d’avoir réussi. Mais on n’obtient pas une victoire sans combattre.
ITW réalisée par Vladislav Korneytchouk, pour Gazprom Magazine, 30 octobre 2016.




[1] Siège du KGB, aujourd’hui FSB.
[2] Cain’s Book, par un des rares amis communs de Debord et Burroughs, un des rares membres de l’Internationale Situationniste qui en ait pris sa retraite sans en être exclu.

16.11.16

Hurlements en faveur de Mister Brushing

        
Andreï Doronine, auteur de transsiberianback2black
Portrait de l’artiste en déjanté d’enfer.
         Connaissez-vous la Bilicam ou Bibliothèque des littératures camées ? Un haut lieu !… Dès que je l’aurai fondée, je vous y accueillerai, avec mes assistantes pour le cocktail d’ouverture d’une institution qui fera date, sponsorisée par la Fondation Escobar. Nos autres bienfaiteurs préfèrent pour l’instant rester dans l’ombre, le temps de blanchir leur pognon. On est prié de laisser sa shooteuse au vestiaire. Le fumoir est interdit aux mineurs et aux femmes enceintes, aux invalides de guerre, sauf celles d’Indochine et d’Afghanistan.
 On y trouvera des classiques comme l’incontournable Livre de Caïn du regretté Alexander Trocchi, une édition signée 1932 d’Approches, Ivresses, Drogues, de feu Ernst Jünger, Le Festin Nu du génie empoisonné Burroughs, parce qu’on ne peut pas faire autrement, dans sa version 1963, chez Olympia Press avant son procès pour obscénité, à Boston en 1966. Je citerai encore Fumée d’opium de l’académicien Claude Farrère, parce que c’est une rareté, et Confessions… de De Quincey, parce que Baudelaire en parle, alors noblesse oblige, en Velin et couverture cuir 1838, édition numérotée, garde-à-vous fixe, s'il vous plait, je vous en prie, comme disait Desproges. Pour les hystériques qui ne peuvent pas se retenir, on aura quelques exemplaires livres de poche d’Opium, récit de décroche par « L’infâme Cocteau », comme disait André Breton. Mais ce sera très mal vu, je vous préviens tout de suite. Pour se faire apprécier de la direction, il vaudra mieux demander à consulter L'Idole des Camés (Rivages/noir) de Richard Stratton une curiosité que Monsieur le Conservateur a traduite il y a une éternité… Et enfin quelques incunables, comme le Nizchii Pilotaj (Rase-Motte) de Baïan Chirianov, la bible de l'usage de la Piervitine en Russie, parue en 2000, aux éditions Ad Marginem, avec son glossaire du russe "non-normatif"…Ainsi que le mythique et aujourd'hui oublié, Roman avec Cocaïne, d'un certain Agueev, probablement un pseudo, manuscrit arrivé au courrier, et attribué à un certain nombre de célébrités péterbourgeoises.
Bon, maintenant qu’on a débroussaillé le tout-venant, passons à l’essentiel. En tant qu’un des rares historiens des drogues dans la défunte (encore une, overdose d’idéologie !) URSS,  prologue  de Vint, le Roman noir des drogues en Ukraine (Payot-Document 2006, ne cherchez pas, il est épuisé, et il faudra montrer patte blanche — questionnaire détaillé, justification de domicile — avant de se faire prêter ce fleuron de la Bilicam),  je prêterai une attention particulière à ce département… C’est la marotte de Mr le Conservateur, souffleront à voix basse mes assistantes enamourées, d’un air conspiratif… Les douzaines de récits bourrés de platitudes (Je reviens de l’enfer !…), émis par notre planète droguée à donf, seront rangés aux archives. Pour les maniaques, on les déterrera.
Il y a quelque temps, grâce à Olga Morieva, de la bibliothèque d’Ekaterinbourg, j’ai eu la chance de découvrir ce bijou de la littérature camée de Russie, Transsiberianback2black d’Andreï Doronine. Que je traduis ces jours-ci pour la collection Zapoï  à la Manufacture de livres (clic). Accessoirement dirigée par votre serviteur. Il avait découvert le secret, ce marlou de Pétersbourg, où il réside maintenant, mari d’Olga Marquez, pop-star du reggae de Fédération Russe. Ce petit mec barbu savait qu’on ne pouvait parler de la défonce et de son sillage de mort, qu’avec une bonne dose d’ironie, qu’en théâtre de l’absurde et du grotesque. Le Bruce Benderson de la légende, celui de Toxico et de New-York Rage( Rivages/noir) ne procédait pas autrement sur la scène dantesque du Times Square interlope de l'avant-Giuliani. Les petits récits subversifs de Doronine, toutefois, situés dans la ville de Dostoïevski, ne devaient rien à personne. Il les avait écrits en désinto, comme lettres à sa femme qui était en tournée avec son groupe Oïli-Aïli, quand elle lui manquait. C’est elle qui lui avait conseillé de les publier. Quand on s’est vu à Paris, parce que Monsieur est un homme d’affaires depuis qu’il a décroché, voyez-vous ça — et que ça l’entraîne en Europe décadente — on s’entendait comme larrons en foire au bout de deux minutes. Je lui suis redevable d’un certain nombre d’éclats de rire. Depuis, il s’est pris de passion pour mon Morphine Monojet, roman qui a défrayé la chronique l’année dernière — fraternité de camé. Alors, quand Doronine m’envoie le texte ci-dessous, plus grave, je ne résiste pas, futurs adhérents de la Bilicam, voici une mise en scène du paysage de la défonce, à observer de près :




À l’époque où Boris Eltsine, dans une débauche d’excès, dirigeait à la baguette— grâce à un orchestre étranger, on a importé des tonnes d’héroïne dans ce pays. Ce n’est qu’ensuite que des habitants d’Asie Centrale se sont mis à en introduire de petites quantités dans leur ventre. À ce moment-là, on comptait par milliers de kilos. Qui permirent au même Eltsine d’ouvrir un centre culturel. Pour ma génération, on a ouvert des tas de cimetières. Aux sons obscènes des airs pop, elle crevait dans des entrées d’immeubles puantes.
         Je vivais dans une ville de 230 000 habitants. La majorité buvait. Certains se saoulaient. Les autres se piquaient. Celui qui ne consommait pas de l’héroïne en intraveineuse était quasiment considéré comme un intellectuel. Si ton camarade de seringue était victime d’une surdose dans la voiture, la meilleure façon de s’en débarrasser, c’était d’ouvrir la portière et de le balancer dans un tas de neige. Il y régnait une température frôlant les moins quarante. Ce qui garantissait l’impossibilité de retrouvailles ultérieures, et évitait les explications rendues nécessaires par l’incident. Les salaires étaient très bas. Mais on se procurait de l’argent pour la drogue par les moyens les plus divers. On le volait, on l’embarquait. On arrachait les boucles d’oreilles en or. On fendait les crânes à coups de tuyau pour s’emparer des chapkas de vison. Et cette ville criminelle est ainsi devenue un enfer sur terre. La milice s’abstenait d’entrer dans certains quartiers. Ces zones n’étaient pas sans danger, y compris pour elle.
         Je me souviens de la route interminable dont le but final était un paquet de poudre carré de papier froissé et malpropre. Après avoir chauffé la neige, on cherche la veine avec l’aiguille. La montée dure cinq ou six secondes. Après on revient à soi, on allume une cigarette et on sort dans la rue. Pour chercher de l’argent. Pour chercher des doses. On a parfois envie de pleurer. Par pas pitié de soi-même, par dégoût du monde environnant. Parce qu’on se souvient comme on courait au jardin d’enfants quand on était petit, ravi. Et maintenant cette cour d’immeuble n’est plus qu’un immense champ enneigé qu’il faut franchir sur des jambes flageolantes, pour déboucher dans une autre rue marcher discrètement vers la mort. Et si on de la chance, la poudre est bonne. Sinon, le spasme à l’estomac ramène au réel, oblige à s’enfoncer dans la nuit.
         Et c’est un long chemin vers l’infini. Dans cette vie menaçante.
Andreï Doronine, 2016.
(Traduit par TM).

        
В то время, когда Борис Ельцин в чаду кутежа дирижировал иностранным оркестром , в страну ввозили тонны героина. Вагонами, фурами. Это потом жители средней Азии стали провозить маленькие партии в желудках. Пока счёт шёл на тысячи килограммов. Ельцину открыли культурный центр. Моему поколению открыли много кладбищ. Под похабные звуки попсы оно гибло в вонючих подъездах. 
Я жил в городе с населением 230 тысяч человек. Большинство пили. Некоторые выпивали. Остальные кололись. Человек, не принимающий героин внутривенно, считался почти интеллигентом. Если твой товарищ по игле вдруг ловил передозировку в машине- лучшим способом было открыть дверь и выкинуть его в сугроб на улицу. Там держалась температура около минус сорока. Что гарантировало  невозможность вашей будущей встречи и необходимые объяснения ввиду инцидента.
Заработная плата была низкой. Но деньги на наркотики добывались самыми разными способами. Их крали, отбирали. Вырывали из ушей в виде золотых серёжек. Проламывали головы обрезками труб ради норковой шапки. И так криминальный город становился совсем уже адом на земле. В некоторые кварталы милиция просто старалась не заезжать. Это было небезопасно. 
Я помню бесконечную дорогу с конечной целью в виде мятого и неопрятного квадратика с порошком. Натопив снега ты ищешь Вену иглой. Приход длится пять шесть секунд. А далее ты приходишь в себя, выкуриваешь сигарету и выходишь на улицу. Чтобы идти дальше. В поисках денег. В поисках дозы. Иногда хотелось плакать. Но не от жалости к себе, а от злости к окружающему миру. Потому что ты помнил, вот тут ты маленьким бегал по детской площадке и испытывал восторг. А сейчас этот двор - огромное снежное поле, через которое надо пройти на заплетающихся от слабости ногах, чтобы выйти на другую улицу и потихоньку идти навстречу смерти. Это если повезёт и кайф будет хорошим. А если нет, то спазм  в животе вернёт тебя в реальность. заставит отправиться в ночь. 
И этот путь длинною в бесконечность. В эту гребаную жизнь.
Андрей Доронин, 2016.


23.10.16

La mort d'Evgueni Pinaïev, Peintre-marin et poète, zone Seveso, ciel déchiré, porte-conteneurs

ZONE SEVESO
         « En juin 1912 à Rouen, parlant du sublime moderne, il met en garde les peintres contre la tentation d’un académisme moderne et fait l’éloge de la vraie valeur, celle du travail et de l’invention. Craignant que le cubisme ne se fige en système, il veut lui substituer un autre terme, celui d’orphisme, qui a pour lui l’avantage de s’appliquer également aux arts plastiques et d’être plus une dynamique qu’une technique ».
         (…)
         « Surtout, il se montre sensible, vers le milieu de 1912, aux orientations prises par Robert Delaunay et sa femme Sonia qui restituent à la couleur et à la lumière une valeur jusqu’alors dédaignée par Braque ou Picasso ; il s’intéresse à leur conception de la simultanéité et à la notion de « peinture pure » développée par Delaunay. »
(APOLLINAIRE, par Michel Decaudin, introduction de Philippe Soupault, Librairie Séguier-Vagabondages)
E. Pinaïev


         En nos temps délétères de sous-dadaïsme officiel et ses transgressions bidons recommandées par Beaubourg et la Fondation Obama, la dictature de la nullité en art d’un post-warholisme devenu proprement soviétique, et notamment dans son blabla ministériel, les intuitions du prince des poètes nous frappent au cœur. Dans les vagissements de l’art moderne en gestation, il entendait déjà les ritournelles présentes de la musique d’ascenseur, dans ses premières esquisses et coups d’éclat, il distinguait déjà le reflet présent du vide de la marchandise qui n’en finit plus de se parodier — provo sans objet, autodérision cache-misère de la subversion sponsorisée, chef-d’œuvre de la pure valeur d’échange.
         Il y a moins d’un mois, disparaissait le peintre Evguéni Pinaiëv, mort le 29 septembre à 22 h 30 dans le hameau de Kalinovo, aux environs de la ville de Nevianski, dans l’Oural, en Fédération Russe.
E.Pinaïev

         Nos fidèles lecteurs s’en souviennent, j’avais eu le privilège, fin novembre 2015, de croiser cet homme simple. Dans des circonstances particulières : au bout d’un déménagement de son garage, par -10°, de matériaux pour construire un yacht, notamment une coque et un bloc-moteur, pour le compte de Roman, entrepreneur en construction de bateaux, très proche de Pinaïev. Comment finir trempé de sueur par un froid de canard. Après un repas roboratif préparé par sa femme qui nous houspillait de ne pas bouffer suffisamment, au bout d’un tel effort, le peintre-poète (je ne sais pas s’il écrivait des vers, mais sa prose était poétique, ses livres d’aventures marines pour les enfants, inspirés par Stevenson, dont un portait le titre de : La Mer au coin de la rue), râlait contre Roman, qui avait arrêté de fumer, le traître. Ma réincarnation en fumeur de pipe lui plaisait beaucoup. Ce vieil homme à la biographie étonnante était honoré d’une visite de l’auteur de Paris. Dans la conjugaison des timidités, j’étais paralysé, ce mec avait couvert toutes les mers du monde dans la marine soviet, et il en avait rapporté des toiles pour moi inoubliables par leur savoir-faire pictural et leur classicisme avec une patte inimitable de décalage imperceptible. À une époque où on expose des collections de mégots, justifiées par un discours de 20 pages sur la déconstruction, la transgression n’est pas là où l’attend. Combien d’imbéciles n’ai-je pas entendu parler de l’obsolescence du roman, justifiée par la post-modernité structuraliste parce qu’ils étaient incapables de raconter une histoire, de construire un drame correctement !… Combien de gros cons vulgaires, dans ce qu’il est convenu d’appeler le polar, n’ai-je pas vu recycler à l’infini le format de leur impuissance créatrice et stylistique ?… Avec Pinaïev, j’étais en face d’un artiste, c’est rare, de nos jours. Quelqu’un qui cherche à faire rêver, un conteur. Pinaïev me donna ses livres, et une édition de Moscou-sur-Vodka[1], légendaire livre d’ivrogne, qui avait quelque peu souffert d’un incendie dans la maison du peintre…
E. Pinaïev

          Et quelle vie !… Plus fort que la vie d’artiste, la vie d’explorateur !… Et lorsque les deux se confondent, c’est beau comme la rencontre du style et de l’imagination. On relève qu’il est né en 1933, au Nord-Kazakhstan, très loin de la mer — pour lui,  semble-t-il donc, une vocation — mais dans une steppe océanique. Et ce vertige de la plaine rase suscita sans doute l’appel du large, le désir d’être matelot — par effet de miroir. Le Kazakhstan n’est bordé que de deux mers fermées, dont une, la mer d’Aral, a été quasiment asséchée par les errements de la planification soviétique.
         Si Norman Mailer — parlant de Mohammed Ali, et d’Henri Miller — définit le génie comme la faculté de trouver des solutions extraordinaires à des problèmes ordinaires, Mishima, de son côté, définissait l’héroïsme comme la confrontation d’hommes ordinaires avec des circonstances extraordinaires. Il était difficile de voir en Evguéni Pinaïev autre chose qu’un homme ordinaire — son humilité native, sa réserve, le sous-entendaient — plongé dans la circonstance extraordinaire d’avoir un cœur d’enfant. Notre héros avait donc eu l’intuition extraordinaire, placé dans la relégation ordinaire d’une lointaine province de l’empire, de se servir du système soviétique pour devenir matelot, échapper à l’encerclement des steppes pour s’entourer d’eau — en dépit de tous les obstacles. Cette coïncidence d’un destin d’homme et du gigantisme de la nature était précisément ce qui m’avait amené dans l’Oural, avec le poète-géologue foudroyé Boris Ryjii —  cœur de crevasses béant, et poids mort de la roche. Elle est, aux meilleurs moments, ce qui donne à la Russie sa puissance d’attraction tellurique. Je ne pouvais la manquer chez Pinaïev.
E.Pinaïev

         Comment après les Beaux-Arts de Kichinev, s’était-il débrouillé pour sillonner huit ans les mers du monde sur des bateaux de pêche et des voiliers d’instruction  tout d’abord comme simple marin puis comme quartier-maître, voilà une question que je n’aurai jamais plus l’occasion de lui poser. Lors de notre seule entrevue, elle me brûlait les lèvres. Au grand dam des équipages, Evguéni, à l’époque un fort gaillard, ne se séparait jamais ni de son pinceau ni de son chevalet, il peignait sans cesse. Placé sous une certaine surveillance comme tous les citoyens soviétiques autorisés à quitter le territoire, il avait connu des interruptions, où on le clouait à l’ancre. Dans la pièce enfumée qui lui servait d’atelier, il me raconta qu’appelé à prendre le large sur la Baltique, les autorités l’avaient empêché d’embarquer avant même qu’il ne puisse se rendre au port d’attache pour partir à Cuba, ou en Afrique, j’ai oublié, une destination qu’il brûlait de rejoindre — et ses yeux de vieil homme pétillaient encore à cette idée. Il s’était adressé à un fonctionnaire soviet de ses amis qui lui avait craché le morceau : une harpie voisine de son bled natal l’avait vu tituber après force libations en rentrant chez lui, et balancé au KGB local. Il avait fallu se mettre au régime sec un certain temps, et Pinaïev était reparti.
         Si je n’ai pas la moindre compétence en arts plastiques, à vivre en zone Seveso, en face des citernes des raffineries, à prendre plaisir à l’incessant manège des supertankers, des gazier-chimiquiers, des ferries et des hlm flottants qu’on appelle vaisseaux de croisière à l’époque du tourisme de masse, à deux pas des bassins où ils mouillent l’ancre sous les cieux déchirés ou anthracites du Nord — j’ai pris un œil pour le sujet marin. Sans compter les centaines d’expositions de croûtes d’artistes du littoral qu’on subit dans les ports — qui vous braquent sur le mauvais goût, et forment le bon — et mon propre périple sur l’Atlantique en porte-conteneurs narré dans Cargo sobre, paru il y a peu, qui m’avait rendu sensible au chatoiement d’ardoise d’un espace uniforme.
E. Pinaïev

         Chez Pinaïev, me risquerai-je à dire du haut de mon inexpertise informée, je distingue outre la simplicité du dessein artistique, un savoir-faire impeccable, mis au service d’une vision : cet imperceptible tremblement du trait et de la perspective qui signifie la puissance d’émotion : L’émotion !… Scandait Céline !… L’émotion !…
         Dans ses approches plus abstraites de la substance océanique, ces lames au plus haut, ces horizons incertains, ces miroitements d’azur, je discerne quelque chose d’approchant de la « peinture pure » de Delaunay, chère à Apollinaire, l’homme qui dénicha le Douanier Rousseau, chez un garagiste amateur d’art, à Auteuil, près de son domicile.
         Pinaïev se sépara à regret de la mer (Voir le tableau des « adieux » dans un texte antérieur sur ce blog, et son visage de cataclysme, et ses fortes épaules affaissées)  et retourna vivre dans les forêts de l’Oural, définitivement rangé des navires. Il ne se remit jamais tout à fait de cet arrachement et des misères de l’âge, écrivit des livres pour enfant à la Stevenson, qu’il illustrait abondamment. Il faisait partie de l’association « Caravelle », peintres de marines, et voyagea souvent avec celle-ci à Sébastopol où mouillait la flotte de la Mer Noire, sujet de la série « La valse de Sébastopol », une de ses plus célèbres. Il était membre de l’union des écrivains russes, et reçut plusieurs prix, un de littérature enfantine, l’autre de littérature ouralienne, on l’exposait dans les musées. Il n’en tirait aucune gloriole particulière, se définissant comme un homme à trois moitiés : « Moitié romancier », «  Moitié marin », « Moitié artiste-peintre ».
         Je lui laisserai le mot de la fin, existentiel s’il en fut dans sa simplicité :
         « Pour que la mer ne rejaillisse pas à l’intérieur, on s’amarre à un port d’attache ».
TM, octobre 2016
E. Pinaïev, marin-poète

        




[1] De Benedict Erofeïev, Albin Michel.